La frustration du moi.
- fvaudelapia
- 6 mai
- 3 min de lecture
Dites à quelqu’un souffrant d’affects dépressifs qu’il faudrait qu’il pense à autre chose, qu’il voie les bons côtés de la vie, ou à un autre subissant lui, des crises d’angoisse à répétition, que ses craintes ne sont pas raisonnables, non seulement vous ne leur permettrez en rien d’avancer, mais encore, vous risquez très fortement d’ajouter un effondrement narcissique à leur trouble.
Pourtant, ces discours circulent, et ce, y compris dans les cabinets de thérapeutes. Sans doute, des précautions sont-elles prises, parfois. Le signifiant révéré de « la bienveillance » va sembler recouvrir ce qu’il y a de violence normative dans cette parole. On entendra fleurir les idées d’harmonie, de pensées positives, de pleine conscience, prétendant ainsi redonner au moi, c’est-à-dire à la représentation imaginaire de soi, l’omnipotence dont elle est le rêve.
Mais lorsque l’on s’adresse de cette façon à ce moi, n’oublie-t-on pas que Lacan nous mettait en garde contre ce que sa fonction fondamentalement hédoniste impliquait d’illusions nécessaires ? Pour le dire plus clairement, s’adresser à ce qu’un sujet pense être, alors même que cette pensée n’a pour but que de le faire se sentir réconforté, ne conduit-il pas nécessairement à renforcer les défenses moïques ainsi mises en place ? Or, c’est bien elles, en tant que refoulement des motifs d’angoisse, qui créent le symptôme.
Il en résulte logiquement que le plus vous vous adresserez au moi, en le cajolant, en lui promettant les monts et merveilles d’une « paix intérieure », le plus vous recouvrirez ce qui se dit du sujet, et l’empêcherez d’accéder à ce qu’il ne veut pas savoir, mais qui fonde pourtant son mal-être.
Alors pourquoi ces « techniques », dont il est si évident qu’elles ne peuvent que participer à l’aggravation des troubles, sous le masque fragile d’une armure imaginaire rafistolée ?
Peut-être faudrait-il prendre en compte qu’elles représentent un autre moi, une autre image de soi qui se préserve, et qui n’est ni plus ni moins que celle dudit thérapeute ! Lorsqu’il se prend pour un maître à penser, un guide dans l’existence, un détenteur de recettes de bonheur, bref, lorsqu’il se croit thérapeute, à l’instar du roi qui se croyant roi est le véritable fou, comme le fait remarquer Lacan, il ne peut que se produire ce genre d’errances.
C’est qu’il faut accepter la frustration que représente la parole du sujet qui vient faire état de sa souffrance. Accepter qu’elle ne soit tout d’abord pas compréhensible, et que ce soit de son côté que se trouve les réponses. Le concept central à mobiliser, et sur lequel il est possible alors d’agir est le transfert, c’est-à-dire non pas la communication ayant lieu entre deux « moi », mais au contraire le sous-texte s’adressant au troisième dans la pièce, à savoir le langage et ce qu’il tente de contenir de jouissance.
C’est à cela que l’analyste prête l’oreille, et s’il peut y entendre quelque chose, c’est bien entendu parce qu’il a étudié, appris, compris ; mais beaucoup plus fondamentalement, parce qu’avant d’occuper cette place, il a lui-même, de longues années, éprouvé que la vérité du sujet n’est pas dans ce qu’il se sait dire, mais dans ce qui en déborde.
Cela implique bien souvent, pas toujours, de ne pas ménager celui qui souffre, de ne pas le réconforter, mais de lui interdire la jouissance exigée par ce moi plaintif. D’une frustration à l’autre, donc.




Commentaires