Emprise maternelle?
- fvaudelapia
- 21 mars
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L’excellente « mardi noir »[1] relatait récemment une parole d’un de ses anciens professeurs : « « Maman », c’est le premier nom de la perte. ». Et en effet, si on associe habituellement ce terme très imaginaire de « maman », au champ sémantique du soin et de la douceur, de l’amour inconditionnel voire de l’oblativité, il s’agirait de ne pas oublier que lorsque l’enfant, parmi ses premiers mots, dans son entrée si décisive dans le langage, le prononce, c’est bien que cette femme (ou tout autre personne étant la première pour l’enfant, qu’elle soit génitalement femme, biologiquement génitrice ou non) n’est pas là, qu’elle manque à l’appel. Mais empressons-nous de dire que ce n’est pas un procès fait aux femmes devenues mères. A l’heure où la psychanalyse subit les assauts les plus sauvages, dont ce poncif selon lequel elle blâmerait systématiquement la mère, il s’agirait d’un peu moins s’acharner à ne rien savoir.
Il serait tout d’abord bienvenu de se remémorer le fait que Freud avait en son temps noté[2] à quel point cette absence est fondatrice. C’est en effet par elle que le petit d’homme peut s’extraire de la place d’objet complétant la mère. Si elle s’en va, c’est qu’elle désire autre chose que lui. C’est un beau service rendu, car dans le cas inverse, l’enfant ne serait plus que le jouet d’un fantasme venant écraser ce qui pourrait émerger de son désir propre.
Mais il y a plus fondamental : la mère, tout comme le père, sont le nom de fonctions, et en aucun cas des personnes qui les incarnent dans la réalité.
Ainsi, la mère est ce qui pour l’enfant garantit la stabilité de l’image de soi, du narcissisme, par un regard égal. Mais plus encore, c’est celle qui doit témoigner d’un manque, d’un ailleurs où elle fait porter son désir, délestant ainsi l’enfant, comme dit plus haut, d’en être le seul objet. Lorsque ce n’est pas le cas, le désir du petit n’a pas de place pour s’élaborer, il est voué à convenir, à combler le trou. Véritable lit de Procuste.
Or, cela n’est pas du ressort que de la femme devenue mère, mais tout autant du père qui doit affirmer quelque chose du fait qu’il est capable de représenter cet ailleurs. Et une fois de plus, le père n’est pas l’homme géniteur, mais ce qui circule à son propos dans le registre signifiant. Autrement dit, cette place, n’en déplaise aux masculinistes effrayés, n’est pas celle d’un musculeux braillant puérilement sa prétendue supériorité naturelle sur les femmes. C’est celle qui identifie par des paroles aimantes, admiratives, empathiques (ou quelqu’en soit le registre imaginaire, la liste est infinie), qu’en un autre, il y a du désirable.
On voit bien alors que mère et père sont des fonctions symboliques totalement irréductibles aux personnes de la réalité qui viennent les faire consister, tant cela circule dans un langage porté par plus d’un. Il n’y a donc aucun procès auquel la psychanalyse convoquerait la mère de la réalité, puisque c’est sa fonction qui opère, et que celle-ci la déborde dans les discours circulant autour de l’enfant, et dont il choisit ou non de s’emparer. Lui aussi a sa responsabilité, dès longtemps, dans cette histoire, et comment en serait-il autrement, puisque c’est la sienne.
A présent que nous avons mieux repéré ce qu’il y a de naïf dans ce poncif, peut-être pouvons-nous nous tâcher d’appréhender ce qu’est véritablement la défaillance maternelle.
Or, c’est à cela que nous confronte le film, si frappant, de Xavier Pestuggia : Supplique à nos fantômes. Des mères ne laissant aucune chance à leur enfant d’exister en-dehors de ce qu’elles en attendent, parce que d’une part leur discours ne peut inclure l’altérité radicale, la division, mais également du fait, et ce n’est en rien moins important, que la fonction limitative du père n’a pas opéré. Autrement dit, rien n’a su faire apparaître l’ailleurs du désir de la mère, et l’enfant se trouve assimilé à son objet fantasmatique. Dans cette geôle sans fenêtre, les tourments les plus cruels lui sont infligés lorsqu’il s’écarte de la voie tracée par cette demande omniprésente, même dans son absence physique, faute d’être entravée d’un discours divergent. Ici, le regard est inquisiteur, persécutif, systématiquement méprisant. Qu’émerge une once d’amour, d’intérêt, une amorce de lien de l’enfant vers un objet qui n’a pas été élu par la mère, et les foudres de la haine se déchaînent sous couvert d’éducation. Les histoires mêlées d’Andréa et de Xavier témoignent de cela, avec une remarquable dignité, et davantage : un désir. Un désir nécessairement révolté, à l’instar de l’homme camusien, un désir vivant d’en savoir quelque chose, un désir pugnace de se trouver, de se construire, et de laisser une trace qui fasse taire l’œil scrutateur pour ceux qui suivront.
C’est donc un film qui interroge la solitude de l’enfant confronté aux désirs parentaux, y compris lorsque les situations ne sont pas aussi manifestement sadiques.
Un film aussi, qui dit quelque chose de la possibilité toujours ouverte de faire surgir un vase autour du vide, si toutefois du sujet, quelque chose s’autorise à parler.
[1] Psychanalyste ayant réalisé d’excellentes vidéos sur les concepts psychanalytiques (Youtube), et actuellement de non moins excellents podcasts sur slate.fr : « ça tourne pas rond ».
[2] FREUD, S. (1920), Au-delà du principe de plaisir, (Œuvres complètes XV, 2019), PUF, Paris.




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