L'inconscient freudien
- fvaudelapia
- 1 avr.
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Nous pourrions ici reprendre la représentation de l’inconscient selon les trois instances formant la seconde topique freudienne : ça, moi, et surmoi. Ce ne serait pas là inexact, tant ces instances continuent de structurer le discours psychanalytique. Néanmoins, nous préférons emprunter une voie différente, davantage susceptible de nous prémunir contre un nouvel écueil auquel se confronte la compréhension de la nature de l’inconscient, à savoir sa substantialisation. Il nous faudra en effet expliquer ce à quoi nous n’avons jusqu’à présent fait qu’allusion, à savoir que l’inconscient n’est pas une substance, mais une structure, autrement dit à substituer à la lecture descriptive, une lecture dynamique, fonctionnelle, autrement plus féconde. Cette voie, une fois de plus, nous sera indiquée par la pratique, tant celle-ci constitue le cœur de la psychanalyse, à l’instar des philosophies antiques qui ne se concevaient pas sans leur application à la vie de ceux qui les théorisaient.
Or, s’il est bien une chose que la pratique indique, c’est que lorsqu’il débute une cure, le sujet ne sait pas ce qui lui arrive. Bien sûr, il peut (parfois, pas toujours) décrire la cause proximale de son malheur, son occasion. Mais les raisons pour lesquelles lui, particulièrement, y est confronté, cela lui échappe. Ainsi de celui, ou de celle, qui ne cesse d’avoir des aventures sans lendemain là où son vœu le plus cher serait d’établir une relation sérieuse ; ainsi également, de celui ou de celle dont les qualités sont reconnues, mais qui ne parvient pas à exercer un métier qui y corresponde. Les exemples sont légion.
Bref, le sujet se sent comme contraint par un mécanisme qu’il ne parvient pas à s’expliquer, de vivre une vie dont il croit ne pas vouloir. C’est l’histoire d’un ratage qui ne cesse de réussir.
Eh bien c’est là le signe distinctif d’une des notions les plus fondamentales permettant de définir l’inconscient freudien, à savoir : la pulsion. La pulsion en effet, est lourde d’une des questions les plus pressantes que la philosophie notamment, posât très tôt à la psychanalyse, et sans doute ne cesse de lui poser : le sujet est-il le jouet de forces qu’il ne contrôle pas ? Or, cette question, et la réponse que la psychanalyse lui apporte, est sans doute ce qui fait de l’inconscient la révolution que nous entendons décrire ce soir. Élucidons donc, autant que faire se peut dans le cadre de notre propos, la notion de pulsion, et sans doute gagnerons-nous un socle précieux pour fonder notre compréhension de l’inconscient.
La pulsion :
On parle volontiers de l’emprise d’une pulsion, de sorte qu’il n’y a qu’un pas à se laisser conclure que la pulsion serait une restriction de notre liberté d’agir due à un élément externe. Quel peut-il être ? Là encore, on aura tôt fait d’envisager que le corps, du fait que nous l’ayons, c’est-à-dire que nous ne le soyons pas, serait l’extérieur dont pourrait provenir une contrainte. Et en effet, suis-je en cause lorsque la faim me tenaille, ou que le froid me saisit ? Donc, on pourrait faire l’hypothèse que la pulsion est l’expression somatique d’un déséquilibre. Elle serait ainsi à rapprocher de l’instinct.
Mais, à rebours et très tôt, Freud exclut la possibilité que la pulsion ne se situe que du côté du corps, et la place bien plutôt dans l’intrication du somatique et du psychique.
ð Pourquoi une telle hypothèse ?
Dès 1905, les Trois essais sur la théorie sexuelle posent ceci : « La personne qui exerce un attrait sexuel sera désignée comme objet sexuel, et l’acte auquel pousse la pulsion sera nommé but sexuel. » (FREUD, 1905, p.18).
Or cette distinction entre l’objet et le but, est précisément ce qui place la pulsion à la rencontre du somatique et du psychique.
En effet, si la pulsion était de nature uniquement corporelle, le corps serait organisé de façon à pouvoir l’apaiser. Pour le dire autrement, la tension provoquée par un déséquilibre du système pourrait être apaisée par un retour à l’équilibre. Une telle conception nous conduirait assez rapidement à poser le but sexuel comme étant la procréation, voire le plaisir.
Mais cela n’expliquerait pas pourquoi il existe une telle variété dans les façons de parvenir à ce plaisir. C’est que, bien que le but soit fixe, l’objet lui, est labile. Et en effet, Freud repère la possibilité d’une pluralité des objets et de leurs modes d’atteinte. On pourrait ici donner comme illustration celle que Lacan fait valoir dans une conférence de 1953, lorsqu’il évoque, avec son humour toujours placide et mordant, l’éjaculation du pervers à la vue d’une pantoufle (Lacan, Le symbolique, l’imaginaire et le réel, Conférence du 07 août 1953). On voit ici que l’objet ne se trouve pas du tout dans un lien de contiguïté supposément naturelle avec l’apaisement sexuel.
On peut relever, au passage, et c’est un des premiers exemples que donne d’ailleurs Freud, que cette théorie de la pulsion permet à la psychanalyse, dès le début, de ne plus concevoir l’homosexualité comme une anormalité, de lutter contre sa criminalisation, mais de la voir comme un simple aménagement particulier de la pulsion sexuelle. Par conséquent, l’organisation de la pulsion en vue d’une finalité ne se réduit pas à une prédétermination biologique. Il doit s’agir d’autre chose.
Or, Freud avance dans ce texte de 1905, que « Par « pulsion », nous désignons le représentant psychique d’une source continue d’excitation provenant de l’intérieur de l’organisme… » (FREUD, 1905, p.56). Il est fondamental de remarquer ici que l’objet est désigné comme un « représentant psychique ».
Autrement dit, ce qui permettra d’apaiser la douloureuse tension n’est pas uniquement de l’ordre d’une action physique (l’ingestion ou la voix pour la pulsion orale par exemple), mais de celui de l’effet d’un rapport de cette excitation organique avec un élément marqué dans l’expérience du sujet, faisant pour lui symbole de satisfaction. C’est en ce sens qu’il faut comprendre que « La pulsion est donc à la limite des domaines psychique et physique » (FREUD, ibid.). Si ce n’était pas le cas, s’il n’y avait pas eu un investissement du sujet dans ce qui n’était qu’organique, c’est-à-dire si la perception n’était pas porteuse d’une signification, on expliquerait difficilement que l’on peut bien parfois parvenir à satiété, sans pour autant voir calmé son envie de manger. Autrement dit, comme le formule Patrick Landman[1] : « La satisfaction pulsionnelle est d’une autre nature que la sédation ou la cessation de l’excitation. » (Le refoulement, p.222)
Mais le fait que cette satisfaction passe par un objet distingué du but, et que cet objet soit une représentation psychique dont la teinte singulière provient d’un choix très profondément subjectif, implique une difficulté : à quoi correspond la satisfaction de la pulsion ? L’apaisement de la tension, ou bien la retrouvaille de l’objet ? Car si les deux ne se recouvraient pas parfaitement, cela signifierait que l’on pourrait atteindre le but d’un certain apaisement somatique sans pour autant être parvenu à retrouver la jouissance pleine qu’avait en un temps certes mythique, permis l’objet primordial. Autrement dit, il y aurait un reste (13/4 = 3,3333 : soit on entérine qu’il reste un, soit on commence à examiner chaque trois, jusqu’à ce que l’on dise : c’est assez, et que l’on appose un point) Or, c’est bien ce dont la clinique témoigne, et que nous relevions plus haut : la pulsion ne cesse de rater ce vers quoi elle pousse, et elle ne cesse de pousser.
Comment l’expliquer ? Il nous faut pour cela en revenir à une autre découverte fondamentale que Freud alla chercher dans l’interprétation des rêves.
Le processus primaire :
Reprenons nos acquis : nous avons vu que la pulsion, si elle n’était orientée que par son but, serait assimilable à l’instinct, mais que, tout autant déterminée par un objet dont la nature est d’être la représentation psychique de la première satisfaction, elle est en réalité radicalement hétérogène à cet ordre. Elle insiste dans le sens de la retrouvaille de cet objet, poussée par le déséquilibre provoquant la tension, mais sans pouvoir y parvenir. Or, un tel ratage de structure est dû à ce que le père de la psychanalyse nommât le processus primaire, et aux lois qui le structurent.
Le « processus primaire » correspond au système inconscient. Ce qui le caractérise est que l’énergie psychique n’est pas liée à une représentation particulière. Elle est labile quant à son objet.
Mais ce lien à l’objet n’est pas pour autant aléatoire, il répond à deux mécanismes que Freud met en lumière grâce à ses investigations sur le phénomène du rêve, désigné par lui comme la voie royale d’accès à l’inconscient : « Or l’interprétation du rêve est la via regia menant à la connaissance de l’inconscient dans la vie d’âme. » (FREUD, 1900, p.663).
Le premier est la condensation : « La première chose qui devient claire à l’investigateur lorsqu’il compare le contenu du rêve et les pensées de rêve, c’est qu’ici a été effectué un prodigieux travail de condensation. Le rêve est concis, pauvre et laconique, comparé à l’ampleur et à la richesse des pensées de rêve. » (FREUD, 1900, p.321).
Autrement dit, le contenu manifeste du rêve correspond à ce qui nous apparaît d’emblée au réveil, ce que l’on peut en rapporter. Mais Freud indique clairement que c’est de n’avoir décelé que cette dimension dans le rêve, qui a empêché tous les chercheurs d’en élucider le phénomène. C’est donc qu’il y a davantage, et plus significatif : « pour nous s’intercale entre le contenu de rêve et les résultats de notre examen un nouveau matériel psychique : le contenu de rêve latent obtenu par notre procédé, soit les pensées de rêve. » (FREUD, 1900, p.321).
Les pensées de rêve sont ainsi ce qui est déchiffrable à partir du matériel manifeste, et qui révèle le souhait inconscient du rêveur. Les lois du processus primaire sont donc pour Freud, celles du chiffrement de ce souhait. Et la première, la condensation, permet de ramener à un minimum de figures la multitude d’éléments significatifs, dont on est de ce fait, dans l’interprétation, sûr de n’être jamais venu à bout. C’est une « compression » (ibid. p.321) en un réseau inextricable car éminemment polysémique, de l’infinité des représentations psychiques de la pulsion.
La seconde loi du processus primaire est nommée par Freud : « déplacement ». Il explique que contrairement à ce à quoi l’on pourrait s’attendre, les représentations qui parviennent à l’expression dans le contenu manifeste du rêve ne sont d’une part, pas celles qui revêtent la plus haute importance, et qu’elles expriment quelque chose qui en est éloigné. C’est pourtant bien là un trait qui semble ordinaire pour les processus animiques : les plus significatifs sont ceux qui ont tendance à s’imposer à la pensée. Le rêve révèle alors que le processus primaire fonctionne à l’inverse : « S’il en va ainsi, c’est que dans la formation du rêve a eu lieu un transfert et déplacement des intensités psychiques de chacun des éléments… » (ibid. p.352). Autrement dit, des quantités d’excitation sont ôtées à certaines représentations pour être investies dans d’autres, qui se manifestent alors explicitement dans le rêve. La raison, nous le devinons, en est la censure, encore appelée refoulement secondaire. Nous y reviendrons dans un instant.
Si donc l’objet de la pulsion est soumis à ces mêmes lois, on comprend aisément que, modifié, recouvert par une multitude de déplacements et de condensations, il nous soit impossible de le retrouver. Admettions même que nous parvenions à nous en faire une représentation claire, que nous retombions dessus par le miracle d’une investigation psychanalytique exceptionnelle, le simple fait que nous y revenions, c’est-à-dire que nous ne le rencontrions plus pour la première fois, que nous le répétions, empêcherait que la satisfaction mythiquement parfaite soit ressentie à nouveau. Cela provoquerait sans aucun doute un déplacement subjectif puissant, mais absolument pas la reviviscence à l’identique de l’émoi du traumatisme initial.
Donc, on sort avec Freud, d’un rapport univoque à soi-même. Ce qui est au cœur du système psychique est de l’ordre de la pulsion, et cette pulsion est divisée. Ce n’est pas un moi profond, dans la continuité du moi conscient, ce n’est pas un autre dominateur et agissant masqué, c’est une structure complexe car divisée entre l’organique et la représentation.
On se situe déjà un peu du côté du langage, on voit bien qu’il va falloir aller chercher une représentation, s’interroger sur celles qui se présentent à la conscience, bref qu’il va falloir en parler pour ne pas en rester au reste comme 1 rassurant, mais recouvrant la division elle-même.
[1][1] Psychanalyste, psychiatre, pédopsychiatre, juriste.




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