top of page

La cause du désir

  • Photo du rédacteur: fvaudelapia
    fvaudelapia
  • 12 sept. 2025
  • 4 min de lecture

La psychanalyse ouvre sur une vérité qu’il n’est pas simple d’apprivoiser, et qui tient en ceci que l’on ne peut parler à personne. Elle instaure, dans ses fondements autant que dans sa visée, la possibilité de l’assomption de la condition fondamentale de l’être parlant : sa solitude absolue.

Cela la déloge d’emblée du fourmillement contemporain des pratiques de bonheur, lesquelles consistent dans le recouvrement imaginaire de la réalité psychique comme division interne d’avec l’Autre du langage, au profit d’un idéal imaginaire de complétude communicationnelle où le message s’émettrait sans reste et s’entendrait sans équivoque. L’insatiable quête narcissique se voit plus qu’étayée ici, permettant alors d’entériner dans la post-modernité du XXIème siècle, l’aliénation radicale à la demande de l’Autre, dont on ne cesse d’espérer qu’y répondre garantira contre toute frustration. L’illusion est parfaite de jouer de la jouissance procurée par le miroir, lequel ne peut que de décentrer toujours davantage l’existant, vers l’image masquant le lieu d’où il se regarde. Ce faisant, rien de moins que le désir n’est cédé. Où l’on voit la pertinence des analyses de Foucault et de Canguilhem sur la psychologie comme administration des âmes : le salut dans le silence de comportements réglés par la promesse de l’entente.

Face à cet obscur tableau, qu’est-ce que la psychanalyse a à offrir ?

Avant tout, l’expérience du réel chu de la parole. Qu’est-ce que cela veut dire ? Il faut pour le comprendre, remonter à la structure même des relations humaines. L’infans, être encore étranger au langage, est un corps qui émet des signaux. Mais cette émission est particulière de n’avoir aucune cible. Simple émanation de l’organisme, elle trouve néanmoins dans les parlêtres qui l’entourent, une réception qu’elle n’avait pas convoquée. Or, dès ce moment inaugural, une réponse surgit qui donc, n’était en rien demandée. Le bébé qui pleure ne demande pas qu’on le nourrisse, le change, ou qu’on lui offre les bras. On comprend alors que l’appel naît paradoxalement après la réponse qui lui a été faite. Dès ce moment traumatique de rencontre avec le langage, le désir de l’homme est, selon la formule de Lacan, le désir de l’Autre. Pour le dire autrement, toute parole prend ses coordonnées du manque qu’évoque la demande émise par un autre que soi. A comprendre ainsi : phénomène organique (cri) – réponse de l’autre (« Tu as faim ? ») – naissance de l’appel, sous la forme qu’on pourrait traduire intellectuellement, ce que ne fait évidemment pas l’infans, ainsi : « si j’ai crié, c’est que je devais avoir faim », et donc : « donne-moi ce que tu as. ». Bien entendu, les déclinaisons de ce schéma simplifié sont infinies, par exemple, la persistance de l’inconfort organique pourra entériner un appel du type : « ne me donne pas ce que tu as ». Reste que la structure demeure intangible : l’appel de l’un est nécessairement une réponse à la demande l’autre. Si bien que pour que quelque chose se lie entre deux, l’être de l’un doit s’aliéner à la demande de l’autre. C’est le choix contraint que Lacan illustre de la formule : « la bourse ou la vie » : on ne peut choisir la bourse sans perdre la vie, et choisir la vie, c’est laisser à l’autre l’objet possédé. Le premier lien langagier implique donc de fait que ce qui émane spontanément de l’être soit refoulé pour permettre l’existence. Ex-sistence dès lors, puisqu’évoluant dans l’extériorité du grand Autre du langage précédant toujours déjà chacun des petits autres, c’est-à-dire des semblables.

Mais cette aliénation première n’est pas le fin mot de l’histoire, car il ne faudrait pas en déduire qu’existerait quelque part ce que les existentialistes pouvaient nommer une authenticité de l’être. L’aliénation ne se fait pas au profit d’un maître tout-puissant, ordonnant la chaîne des désirs. Une telle conception relèverait du fantasme névrotique dont la fonction est précisément de masquer ce que la division subjective a d’irrémédiable. Le désir du sujet n’est donc pas ce qui de l’être a été recouvert. Il s’agit bien plutôt de cette poussée s’originant dans le trou qui a été laissé béant de ce premier ratage du lien. Car entre l’émanation et la réponse qui fera demande, se trouve un lieu de recoupement qui n’a aucun sens, ni celui provenant du sujet, ni celui provenant de l’autre. Il n’y a là qu’une question dont personne ne détiendrait la réponse. Or, cette question, reprise par Lacan sous la forme du « Che vuoi ? », « que me veut-il ? » est ce qui instaure un objet qui n’est qu’un reste de la dialectique originelle et qui ne peut, de structure, jamais être trouvé. Un objet qui n’est donc très exactement : rien. Ainsi confronté à l’impossibilité de trouver une réponse à la demande, c’est-à-dire ce qui manquerait dans l’Autre, le sujet est amené à assumer que le manque est de structure et que la vérité de son désir n’est pas telle ou telle chose, idée, projet, mais consiste à cerner comment l’anime la question que ce manque lui pose.

En présentifiant l’impossibilité d’une réponse, en ne faisant pas miroiter que son absence relèverait d’une impuissance qu’il serait possible de dépasser par telle ou telle technique (méditation de pleine conscience, discipline du corps, ou autre étiquette diagnostique), le dispositif analytique permet ainsi au sujet non pas de trouver qui il est, l’image rassurante d’une identité stable, mais simplement d’être. Être à travers la cause de son désir ainsi mise au jour, en assumant l’aliénation de la division subjective.

Ainsi, la psychanalyse ne propose rien de moins que la libération du fantasme d’un autre dont la demande serait toute-puissante. Demande par exemple traduite chez l’hystérique comme impératif d’insatisfaction au profit imaginaire d’un grand jouisseur, et chez l’obsessionnel comme défense du désir de l’Autre aux dépens de la possibilité de l’existence du sien. Libération menant à l’assomption d’un désir radicalement singulier de n’être ni de l’un, ni de l’autre, mais seule position possible de celui qui ex-siste.

Au prix de l’assomption de la solitude radicale découverte à l’occasion de la traversée du fantasme, le sujet peut donc vivre sa question, se nourrir de son travail à y répondre, sans plus se débattre dans la méprise attribuant le désir à l’autre. Si ce n’est pas le bonheur, c’est au moins une vie.

Commentaires


bottom of page