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Entrer en analyse


Pourquoi parler d’entrée en psychanalyse ? Y entre-t-on comme dans les ordres ? Peut-être pourrait-on l’avancer, de façon certes un peu provocatrice, pour souligner qu’en tout cas, il y a bien une règle à suivre, la première et la seule néanmoins.

Freud la nommât en majuscules dans le texte : « règle fondamentale technique ». Elle consiste en ceci « On engage le traitement en invitant le patient à se mettre dans la situation d’un auto-observateur attentif et sans passion, à ne lire toujours que la surface de sa conscience et, d’une part, à se faire un devoir de la plus totale franchise, d’autre part, à n’exclure de la communication aucune idée incidente… »[1]

On entrerait donc en analyse, non pas lorsque l’on franchit le seuil d’un cabinet, mais lorsque l’on parvient, souvent après de nombreuses séances, à se départir du discours habituel. A quoi ce dernier s’identifie-t-il ? Sans doute au premier chef au fait que le néo-analysant, précisément, s’y reconnaisse. Tout autre chose est le flot de paroles dans lequel les éléments qui se côtoient semblent sans lien, et dont pourtant le fait qu’il vienne en cet ordre, témoigne d’un rapport insu d’une richesse inépuisable.

Or, tout le paradoxe est que si cela prend du temps, et que probablement on n’y parvienne jamais complètement, c’est que la règle technique provoque elle-même la résistance. On aurait pu croire que le transfert opère d’emblée sur des bases aussi libertaires, comme le dit Lacan : « « L’analyste dit à celui qui va commencer - allez y dites n'importe quoi ce sera merveilleux. […] il y a un type qui, à moi, pauvre con, me dit de me comporter comme si je savais de quoi il s'agissait. Je peux dire n'importe quoi, ça donnera toujours quelque chose.  Ça ne vous arrive pas tous les jours.  Il y a bien de quoi de quoi causer le transfert. »[2]. Et pourtant, c’est tout l’inverse, mais cela s’entend. Si l’armure moïque a été polit, c’est bien que le danger se faisait sentir. Comment générer alors l’envie de déposer les armes ? Il y suffit d’une expérience, celle de la vérité de l’interprétation. Il ne s’agit pas ici de la vérité au sens de l’exactitude factuelle, mais de la vérité subjective, celle qui opère dans l’existence d’untel, électivement. Une fois cela traversé, et le déplacement subjectif effectué, autrement dit une fois que cela change les coordonnées d’une vie que l’on croyait éternellement soumise aux mêmes lois, alors le désir de savoir émerge. Opposé à la passion humaine, trop humaine de l’ignorance, ce désir ne cessera plus alors de nourrir l’analyse.

 

Un exemple d’une telle première expérience nous est fourni par Juan Pablo Lucchelli, je la retranscris ici en me permettant de la résumer quelque peu pour le confort du lecteur :

Un patient de 21 ans vient le consulter pour des angoisses particulièrement fortes, dont il ne parvient pas à s’expliquer la cause.

« Je ne vois pas. Seulement, il y a quinze jours, j’ai commencé une formation… une école de cafetier. Cela se passe très bien. J’ai bien réussi mes premières évaluations. On dirait que je pourrais un jour concrétiser mes projets… ouvrir un pub, un café.

-       Êtes-vous surpris de cette réussite à l’école ? interroge l’analyste

-       Oui… car mon père m’a toujours dit que je ne serai pas capable de suivre des études. Il dit qu’il vaut mieux travailler comme serveur pour gagner de l’argent.

-       Alors que vous, vous voulez aller plus loin que cela ?

-       Oui.

-       Vous voudriez plutôt avoir des serveurs qui travaillent pour vous.

-       C’est cela.

-       Dites… votre père, qu’est-ce qu’il fait dans la vie ?

-       Il est serveur… »[3]

Évidemment, le patient est interloqué, et l’interprétation sera validée non par une approbation ou un rejet de sa part, mais par un allègement des angoisses. Ce recadrage du réel du patient, lui permettra ainsi de mettre un premier pied en analyse.

 

On n’entre donc pas en analyse comme dans les ordres, mais lorsqu’on réalise qu’en savoir un bout est possible. Alors le chemin est comme celui qu’arpente Indiana Jones au-dessus du vide, il n’apparaît qu’en marchant.


[1] (FREUD, S. (1923), « Psychanalyse » et « Théorie de la libido », p. 187, (Œuvres complètes XVI, 2019). PUF, Paris.

[2] LACAN, J. (1969-1970), Le séminaire, Livre XVII, « L’envers de la psychanalyse », p.59. Seuil, Paris, 1991.

[3] LUCCHELLI, J-P, (2009), Le transfert de Freud à Lacan, p.135-136, PUR, Rennes.

 

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