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A qui s'adresse l'analyse ?

Les discussions qu’il m’a été donné d’avoir depuis quelques temps témoignent, pour leur grande majorité, d’un préjugé tenace : la psychanalyse serait réservée aux personnes d’un certain milieu social, ou encore, lorsque ce préjugé s’atténue un peu, à un certain milieu culturel. C’est à lutter contre ces idées erronées que je voudrai consacrer ces quelques mots.

Tout d’abord, il est vrai que la psychanalyse n’est pas faite pour tout le monde. Mais les critères mentionnés ci-dessus ne sont pas ceux qui discriminent ceux pour qui elle est indiquée, et ceux pour qui elle ne l’est pas. Ce n’est certainement pas le statut social (ce que d’aucuns nomment la « réussite »…) qui est en jeu, et pas non plus le niveau culturel, même s’il est vrai qu’ici comme ailleurs, la culture nuit moins souvent qu’elle ne sert.

Pas plus d’ailleurs, il ne peut s’agir en analyse d’une simple curiosité intellectuelle. Un patient qui s’intéresserait à l’analyse comme objet d’étude verrait très rapidement que cette motivation ne suffit pas à le faire tenir face à l’exigence du processus. Car oui, le processus est exigeant. Les certitudes y sont ébranlées, les jouissances les plus chéries y sont dévoilées comme leurres, les plaintes deviennent des responsabilités. Finalement, on se rend compte que l’on aime à se tromper soi-même, pour ne rien en savoir de ce que l’on cherche. A ce stade, soit l’enjeu est tel que l’on avance, soit l’on renonce.

L’enjeu, voilà bien le premier critère qui compte. Or, il n’est pas à aller chercher bien loin : l’enjeu est la souffrance subjective, la douleur d’exister, l’incapacité à répondre aux questions du sens de sa vie, et de sa position vis-à-vis du monde. C’est là, véritablement, le critère essentiel. Qui est animé de ces questions telle une hantise est tout prêt à s’engager dans la cure.

Mais il faut plus, car nombreux sont ceux qui face à la souffrance, demande une solution, un conseil, une aide, pour enfin « être heureux ». L’analyse ne prodigue pas cela. C’est un point fondamental qu’il faut bien comprendre. A l’époque où les formes de thérapie se multiplient, et où chacune rivalise d’intelligence pour épauler celui qui se plaint, l’analyse laisse l’être seul avec sa parole, et un écho de celle-ci. Pourquoi ne pas aider ? Quel intérêt à aller voir un psychanalyste s’il n’est pas là pour me soutenir dans mon effort de m’en sortir ?

A la première question, il faut répondre que l’analyse est une pratique qui a la prétention de conduire le sujet à assumer son existence. Ainsi, tout conseil, toute aide serait déjà contradictoire avec son but. C’est la vieille histoire du pécheur qui ne donne pas un poisson au mendiant, mais lui apprend à pécher. Plus encore, de quel droit l’analyste saurait mieux que le sujet lui-même quel est le sens de sa vie ? Tout mouvement en ce sens serait l’initiation d’un processus d’aliénation, de dépendance à la supposée sagesse d’un autre, plutôt que la prise en charge de ce que l’on est. D’ailleurs, si on y regarde bien, les thérapies se réfèrent toutes à un idéal préconçu, celui du bonheur, de devenir soi-même, de se transformer en la meilleure version de ce que l’on peut être. Autant de formules qui masquent mal qu’il s’agit de se conformer à une norme morale de performance, de réussite, nécessairement annexée à un ordre social particulier.

A l’inverse, l’analyse promeut la singularité absolue, la différence fondamentale que chaque être est nécessairement dans la position subjective qu’il a inconsciemment décidé d’adopter dans l’existence. Et pour réaliser ce qu’il en est de cette position, de ce rapport à l’Autre, il doit se laisser aller à dire. C’est là que les autres critères nécessaires pour faire une cure entrent en jeu.

Celui qui se présente doit parler, dire tout ce qui lui passe par la tête, sans pudeur. Certes, cela n’est possible que de façon tangentielle, le discours étant toujours insuffisant, mais l’effort même en ce sens est déjà un pas de géant.

Il doit aussi douter de ce qu’il dit, ne pas s’enfermer dans la rigidité de convictions qui bien souvent, ne servent qu’à masquer, souvent très savamment (il y a fallu une vie d’élaboration), les failles et les arrangements faits avec soi-même.

Et puis enfin, selon la formule, il doit « aimer son inconscient », c’est-à-dire, et c’est le point que j’aurais tendance à mettre en avant comme critère majeur, être en quête de ce qu’il ne peut savoir. Cela ne se comprend que peu par la lecture des textes, laquelle n’est d’ailleurs absolument pas requise, voire déconseillée dans bien des situations. Cela s’éprouve dans des déplacements subjectifs, ces moments que j’oserais qualifier de métamorphoses, quand tout à coup, la vie que l’on avait toujours menée change radicalement et définitivement sur un point que l’on n’avait encore jamais aperçu.

Une phrase soudain, échappe. L’analyste la repère, arrête la séance (« ponctue »), et cela résonne comme un chœur puissant. Plus rien ne sera comme avant. C’est là la promesse de l’analyse, que ces points d’achoppement qui freinaient une existence se dépassent, laissant peu à peu jaillir la structure toujours insue de cet être étrange et singulier que chacun peut embrasser, sans jamais pourtant le saisir. Nul bonheur, nulle perfection, nul triomphe des sentiments positifs (quoi que l’on puisse nommer ainsi…), mais le désentravement de la question que l’on pose au monde en assumant son histoire, la libération de ce que l’on ne saurait comprendre, mais que l’on est.

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