La société peut-elle se passer de l'Etat?

La société peut-elle se passer de L’État ?
Introduction :
Notions à distinguer de celles d’État :
- Nation : groupe humain caractérisé par la conscience de son unité et sa volonté de vivre en commun.
- Gouvernement : organe politique exerçant le pouvoir dans un État.
a) Approche du problème :
Qu’est-ce qui permet d’assurer la cohésion d’un groupe ?
Un leader ; un président ; un monarque…
On pourrait penser que la cohésion d’un groupe est assurée par un chef, un dirigeant.
En quoi cela peut-il s’avérer insuffisant ?
Caprices du prince, mortalité, versatilité.
Néanmoins, la stabilité que peut assurer un individu est toujours précaire.
Il faut donc autre chose qu’un dirigeant, fût-il compétent et fiable. Or, par exemple, que se passe-t-il quand un président de la République meurt ou démissionne au cours de son mandat ?
C’est le président du Sénat qui assure l’intérim en attendant des élections anticipées.
Comment se fait-il que ça se passe de cette manière ?
C’est à cela que sert la hiérarchisation du pouvoir.
Ce ne sont donc pas les personnes en elles-mêmes qui dirigent…
… mais elles sont investies d’un pouvoir qu’elles héritent de leur fonction.
Ce qui nous commande, ce n’est pas la personne, mais c’est la fonction.
Il est donc nécessaire que le pouvoir réside dans la fonction elle-même.
Il faut alors établir des institutions, pour définir ces fonctions.
Or l’Etat (status : ce qui se tient debout) peut être défini comme l’institution qui organise toutes les autres entre elles.
Or quels sont les objectifs fondamentaux d’un Etat ?
- le maintien de l'intégrité territoriale
- et le maintien de la cohésion sociale.
A ce titre, il semble que L’Etat soit la meilleure garantie de la cohésion sociale et territoriale.
b) Mise en crise (problématisation) :
Mais les États sont-ils toujours effectivement à la recherche du bien commun ?
La politique, au sens de l’affrontement partisan visant à prendre le pouvoir, semble plutôt participer à la déstabilisation.
Mais la politique ≠ le politique
Le politique est ce qui prend en charge la vie de la cité (polis).
Comment ?
Le politique n’est pas réductible à la prise en charge de la conflictualité sociale.
Il consiste plutôt dans la mise en question des institutions, et la recherche des normes universelles et rationnelles de la vie communautaire, dans le but d’assurer l’unité et la pérennité de la communauté.
Pour autant, si l’État est une incarnation du politique, défini comme recherche des normes de la vie communautaire,
Il est également l’enjeu de la politique, comprise comme lutte pour le pouvoir.
Par conséquent, l’État permet d’organiser la société, mais est toujours susceptible de servir un groupe social davantage qu’un autre.
Exemples
Ordres dynastiques : le roi est mort, vive le roi.
Ploutocratie : direction par les plus riches.
Etats religieux : imposition d’un ordre moral particulier aux citoyens.
Par conséquent, le danger existe que ses représentants favorisent une partie du corps social au détriment d’une autre.
Dès lors, soit il se montre à même de défendre le bien commun, auquel cas il est effectivement nécessaire.
Soit les conditions inhérentes à l’exercice du pouvoir l’en empêchent, remettant ainsi son autorité en question.
L’enjeu, on le voit, consiste pour l’État à légitimer son pouvoir par la garantie de l’unité de la société.
c) Structure de la démonstration (plan) :
Nous verrons dans une première partie que si l’État est l’actualisation du politique comme recherche naturelle du bien commun,
On ne peut ignorer que la politique est un rapport de pouvoir, et que la nature de l’État en est nécessairement affectée, ce que nous verrons dans un second temps.
Le problème est que si l’État doit dominer le peuple pour assurer sa cohésion, alors il s’en exclut de fait, instaurant une division entre dominants et dominés.
Et donc une captation du politique par une part de la population seulement.
Dès lors, il faudra nous demander en dernier lieu si l’Etat n’est pas voué à dominer illégitimement la société.
Si c’était le cas, alors l’État devrait trouver dans le peuple des contre-pouvoirs suffisamment efficaces pour que sa nécessité ne soit pas remise en question.
En effet, l’État n’est nécessaire que tant qu’il assure sa mission d’unification et de stabilisation de la société. Dès lors qu’il participe à sa division, il perd toute légitimité.
I) L’Etat permet de réaliser l’excellence humaine :
A. Argumentation :
1. L’homme est un animal politique :
L’intérêt de la pérennité de l’espèce contraint les hommes à se rassembler.
Quelle première forme de rassemblement ?
Gaïa et Ouranos ; Adam et Eve ; etc.
Le premier groupe humain semble être le couple, puis viennent la famille et le village.
Or, les solidarités ainsi réunies pourraient se suffire à elles-mêmes.
Pourquoi ces communautés auraient-elles alors besoin d’institutions séparées ?
TEXTE 1
« La Cité fait partie des choses naturelles, et l’homme est par nature un animal politique […]. De plus une cité est par nature antérieure à une famille et à chacun de nous. Le tout, en effet, est nécessairement antérieur à la partie, car le corps entier une fois détruit, il n’y a plus ni main ni pied, sinon par homonymie, comme quand on parle d’une main de pierre, car toutes les choses se définissent par leur fonction et leur vertu, de sorte que quand elles ne les ont plus, il ne faut pas dire qu’elles sont les mêmes, mais qu’elles n’ont que le même nom. Que donc la cité soit à la fois par nature et antérieure à chacun de ses membres, c’est clair. S’il est vrai, en effet, que chacun pris séparément n’est pas autosuffisant, il sera dans la même situation que les autres parties vis-à-vis du tout, alors que celui qui n’est pas capable d’appartenir à une communauté ou qui n’en a pas besoin parce qu’il se suffit à lui-même n’est en rien une partie d’une cité, si bien que c’est soit une bête soit un dieu. C’est donc par nature qu’il y a chez les hommes une tendance vers une communauté de ce genre. » Aristote, Politiques, I, 2.
Quelle est la thèse du texte ?
On peut penser avec Aristote que le politique, est comme inscrit dans la destination de l’homme : « L’homme est par nature un zoôn politikon ».
Discussion de la thèse : trouver des arguments contradictoires, des points d’étonnement.
Ne pourrait-on pas dire plutôt que l’homme tendrait naturellement à vivre en famille ?
Il faut comprendre que le tout précède la partie, car les parties ne sont que des moyens en vue d’atteindre le tout.
Comment comprendre cette thèse ?
Le finalisme aristotélicien :
Le primat des causes finales :
4 causes : la cause matérielle, la cause efficiente (qui produit un effet), la cause finale et la cause formelle.
Ex de la statue : la cause matérielle est le marbre ; la cause efficiente est le sculpteur ; la cause formelle est la configuration de la statue ; la cause finale est ce en vue de quoi est faite la statue.
Le primat de la cause finale implique que celui qui a la meilleure connaissance de la selle est le cavalier et non l’artisan.
La science s’occupe des trois premières causes, la métaphysique, de la dernière. La philosophie d’Aristote est un finalisme.
« … la nature est fin : ce que chaque chose, en effet, est une fois que sa genèse est complètement achevée, c’est cela que nous disons être la nature de cette chose. » Aristote, La politique.
Aristote illustre cette thèse par l’analogie de la cité avec le corps humain.
La main d’un cadavre n’est plus à proprement parler une main.
Ainsi, la main n’est main qu’en tant qu’elle accomplit sa fonction au sein du tout qu’est le corps.
De même, la famille n’est famille qu’en tant qu’elle appartient à une cité qu’elle contribue à rendre autarcique.
L’autarcie est la fin du dvpt naturel. La cité n’existe ainsi qu’en vue d’elle-même.
Pourquoi faudrait-il concevoir l’autarcie comme la valeur ultime ?
Parce qu’elle est le moyen de réaliser les plus hautes dispositions de l’homme.
Il faut comprendre que certes, la cité est génétiquement la dernière des communautés, mais la première selon l’ordre des fins.
Le tout précède la partie, car les parties ne sont que des moyens en vue d’atteindre le tout.
Analogie cité/corps humain :
La main n’est main qu’en tant qu’elle accomplit sa fonction au sein du tout qu’est le corps.
Par analogie, la famille n’est famille qu’en tant qu’elle appartient à une cité qu’elle contribue à rendre autarcique.
La cité est donc première et c’est la raison pour laquelle l’homme est naturellement politique.
Sa nature est de tendre vers son bien propre, qui est de combler ses besoins en participant à la cité. Il atteint ainsi l’excellence de ce qu’il est.
Cela se comprend par ce qu’implique l’axiome selon lequel « la nature ne fait rien en vain ».
Il signifie que chaque individu tend, par ce qui le définit, vers un état achevé.
Paradigme technique de l’outil par opposition au paradigme moderne de l’individu créateur de lui-même.
Cet achèvement est sa fin au sens d’état terminal, et sa fin au sens du but de son existence.
Tout ce qui le caractérise est alors un moyen permettant de parvenir à ce but final.
La cité est conforme à la nature d’être intermédiaire de l’homme.
Toute autre vie humainement possible serait pire.
TXT 2 _ Justification de la thèse
« C’est pourquoi il est évident que l’homme est un animal politique plus que n’importe quelle abeille et n’importe quel animal grégaire. Car, comme nous le disons la Nature ne fait rien en vain : or seul parmi les animaux l’homme a un langage (logos). Certes la voix (phonè) est le signe exprimant ce qui est douloureux ou agréable, aussi la rencontre-t-on chez les animaux ; leur nature, en effet, est parvenue jusqu’au point d’éprouver la sensation du douloureux et de l’agréable et de pouvoir se les signifier mutuellement. Mais le langage (logos) existe en vue de concevoir et d’exprimer ce qui est avantageux et ce qui est nuisible, et par suite aussi, le juste et l’injuste. Il n’y a en effet qu’une chose qui soit propre aux hommes par rapport aux autres animaux : le fait que seuls ils aient la perception du bien, du mal, du juste, de l’injuste et des autres notions de ce genre. Or avoir de telles notions en commun c’est ce qui engendre famille et Cité. » ibid.
Axiome : « la nature ne fait rien en vain » = la nature n’a ni brouillon ni raté.
Or, l’homme est le seul de tous les animaux à posséder un langage.
Par application de l’axiome, il doit donc y avoir une raison à cette différence naturelle.
Ceci dit, certains animaux semblent bien communiquer, puisqu’ils sont capables d’articuler des sons significatifs.
C’est qu’il ne faut pas confondre la voix (phonè) et le langage (logos).
Si la voix peut dire « j’ai mal », seul le langage peut dire « c’est mal ».
Il s’agit alors de communiquer des valeurs, au-delà des affects.
Donnez des exemples de valeurs en les distinguant des affects.
Ex du chat qui veut des boulettes, mais qui ne dit pas qu’il est injuste qu’il n’en obtienne que rarement.
Quelle différence cela instaure-t-il dans les relations humaines ?
Or mettre en commun les valeurs, c’est instituer une voie d’accès au politique, conçu comme recherche du bien commun par la délibération d’une communauté pluraliste de citoyens.
TXT3_Illustration porcs-épics
« Par une froide journée d’hiver un troupeau de porcs-épics s’était mis en groupe serré pour se garantir mutuellement contre la gelée par leur propre chaleur. Mais tout aussitôt ils ressentirent les atteintes de leurs piquants, ce qui les fit s’écarter les uns des autres. Quand le besoin de se réchauffer les eut rapprochés de nouveau, le même inconvénient se renouvela, de sorte qu’ils étaient ballottés de çà et de là entre les deux maux jusqu’à ce qu’ils eussent fini par trouver une distance moyenne qui leur rendît la situation supportable. Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur vie intérieure, pousse les hommes les uns vers les autres ; mais leurs nombreuses manières d’être antipathiques et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau. La distance moyenne qu’ils finissent par découvrir et à laquelle la vie en commun devient possible, c’est la politesse et les belles manières. » Schopenhauer, Aphorisme sur la sagesse dans la vie.
Se piquer : ne pas être d’accord
Se rapprocher : discuter
Bonne distance : compromis politique.
La nature de l’homme, en tant qu’être doué de logos, le destine donc bien dès l’origine, à l’entreprise politique.
B. Conclusion :
L’entreprise politique apparaît bel et bien comme la réalisation naturelle de l’excellence de l’espèce humaine.
Et dans cette optique, l’Etat, en tant que titulaire abstrait et permanent d’un pouvoir visant l’intérêt général, semble correspondre à sa concrétisation institutionnelle.
Dès lors, en tant qu’il est le moyen d’accomplir les facultés supérieures de l’espèce, on ne saurait s’en passer.
C. Transition :
Pourtant, Socrate put être condamné à mort, à cause de l’organisation démocratique athénienne.
Socrate (469 av.JC-399av JC)
- Méthode : instiller le doute chez ses interlocuteurs, par un questionnement permanent sur l’essence des choses : qu’est-ce que le beau, le bien, le bon ?
- S’oppose à l’art de la persuasion des sophistes.
Socrate est accusé par un citoyen, Mélétos, soutenu par deux autres, Anytos et Lycon, de « corrompre la jeunesse et de ne pas croire aux dieux qu’honore la cité, mais de croire en d’autres choses, des affaires de démons d’un nouveau genre. »
Mais d’où provient cette accusation ?
TXT4
« Mais, Socrate, que fais-tu donc ? Et d'où viennent ces calomnies que l'on a répandues contre toi ? Car si tu ne faisais rien de plus ou autrement que les autres, on n'aurait jamais tant parlé de toi. Dis-nous donc ce que c'est, afin que nous ne portions pas un jugement téméraire. Rien de plus juste assurément qu'un pareil langage ; et je vais tâcher de vous expliquer ce qui m'a fait tant de réputation et tant d'ennemis. […] Vous connaissez tous Chérephon, c'était mon ami d'enfance ; il l'était aussi de la plupart d'entre vous ; il fut exilé avec vous, et revint avec vous. Vous savez donc quel homme c'était que Chérephon, et quelle ardeur il mettait dans tout ce qu'il entreprenait. Un jour, étant allé à Delphes, il eut la hardiesse de demander à l'oracle (et je vous prie encore une fois de ne pas vous émouvoir de ce que je vais dire) ; il lui demanda s'il y avait au monde un homme plus sage que moi : la Pythie lui répondit qu'il n'y en avait aucun. A défaut de Chérephon, qui est mort, son frère, qui est ici, pourra vous le certifier. Considérez bien, Athéniens, pourquoi je vous dis toutes ces choses, c'est uniquement pour vous faire voir d'où viennent les bruits qu'on a fait courir contre moi. Quand je sus la réponse de l'oracle, je me dis en moi-même : que veut dire le dieu ? Quel sens cachent ses paroles ? Car je sais bien qu'il n'y a en moi aucune sagesse, ni petite ni grande ; Que veut-il donc dire, en me déclarant le plus sage des hommes ? Car enfin il ne ment point ; un dieu ne saurait mentir. Je fus longtemps dans une extrême perplexité sur le sens de l'oracle, jusqu'à ce qu'enfin, après bien des incertitudes, je pris le parti que vous allez entendre pour connaître l'intention du dieu. J'allai chez un de nos concitoyens, qui passe pour un des plus sages de la ville ; et j'espérais que là, mieux qu'ailleurs, je pourrais confondre l'oracle, et lui dire : « Tu as déclaré que je suis le plus sage des hommes, et celui-ci est plus sage que moi ». Examinant donc cet homme, dont je n'ai que faire de vous dire le nom, il suffit que ce fût un de nos plus grands politiques, et m'entretenant avec lui, je trouvai qu'il passait pour sage aux yeux de tout le monde, surtout aux siens, et qu'il ne l'était point. Après cette découverte, je m'efforçai de lui faire voir qu'il n'était nullement ce qu'il croyait être ; et voilà déjà ce qui me rendit odieux à cet homme et à tous ses amis, qui assistaient à notre conversation. Quand je l'eus quitté, je raisonnai ainsi en moi-même : « Je suis plus sage que cet homme ». Il peut bien se faire que ni lui ni moi ne sachions rien de fort merveilleux ; mais il y a cette différence que lui, il croit savoir, quoiqu'il ne sache rien ; et que moi, si je ne sais rien, je ne crois pas non plus savoir. Il me semble donc qu'en cela du moins je suis un peu plus sage, que je ne crois pas savoir ce que je ne sais point. » Apologie de Socrate, Platon
Ainsi, Socrate considère l’ignorance comme préférable à l’opinion.
Mais en démocratie, puisqu’il faut persuader dans les assemblées délibératives, il est préférable de postuler une opinion plutôt que d’assumer une ignorance.
C’est notamment cela qui rend Socrate insupportable aux hommes de pouvoir de la cité athénienne.
Or, l’opinion est instable, ce qui conduira la cité à l’anarchie, puis au recours à un homme providentiel, le tyran, pour poser des bornes à la satisfaction illimitée des désirs.
Faut-il alors comprendre que la possibilité du triomphe de la persuasion sur la conviction (repère) remettrait en cause l’avènement naturel du bien commun ?

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